Culture - Editoriaux - Histoire - Presse - Société - Sport - Table - 18 juillet 2018

Coupe du monde : que restera-t-il, demain, de la grand-messe et de la « jonchée » des drapeaux tricolores ?

Trois jours après cet événement qui a bouleversé la France et le monde – à ce qu’il paraît –, on voit s’opérer un curieux basculement sémantique. J’explique : au vocabulaire emprunté à la chose militaire et à la guerre qui sévit pendant les matchs succèdent, aujourd’hui, les mots de la ferveur religieuse.

On pouvait ainsi entendre, ce mercredi matin, le maire de Jeumont, dans le Nord, appeler à « la communion » des habitants avec le dieu local, Benjamin Pavard. Et de répéter que 6.000 personnes étaient attendues de toute la région pour « entrer en communion » avec leur champion qui, à cette occasion, recevra la médaille d’honneur de la ville. Idem à Nice où le capitaine Hugo Lloris va être décoré par le maire Estrosi, ou encore dans les cités lyonnaises d’où sont issus Nabil Fekir et Samuel Umtiti.

Haies d’honneur, portraits au fronton des mairies ou dans les rues de leur commune, les dieux du stade avancent au milieu de la foule comme les empereurs romains après la conquête de la Gaule. À moins que ce ne soit comme les saints locaux les jours de processions festives, pardons et autres ostensions.

Car il n’y a pas que le vocabulaire qui soit emprunté aux rituels religieux. Il y a aussi « la jonchée », cet « arrangement d’herbes, de fleurs et de branchages disposés sur le sol, dans les rues et les églises lors des cérémonies » d’autrefois. La jonchée, aujourd’hui, est faite de drapeaux tricolores. Elle ne précède pas la cérémonie mais elle la suit : brandis au passage des nouveaux dieux, les drapeaux finissent foulés au pied, abandonnés au milieu de la chaussée comme l’amour de la République le sera sans doute, aussi, demain.

Jean Garrigues, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans, s’exprimait justement à ce propos sur BFM, soulignant que les Français ne sortent leur drapeau que pour les compétitions sportives. « C’est un symbole patriotique qui est devenu assez tabou dans la société française », dit-il. D’abord « symbole d’émancipation » né de la Révolution de 1789 et, ainsi, symbole de la République, il a perdu aujourd’hui sa signification rassembleuse. Par « l’identification du drapeau français avec les guerres de décolonisation, en Algérie et en Indochine, ce drapeau a été assimilé à l’oppresseur, à quelque chose qui relève du répressif », poursuit-il.

La gauche a très largement œuvré à la détestation de notre drapeau, l’a exclu des écoles… pour finalement reprocher à ceux qui s’en étaient saisi de l’avoir transformé en repoussoir ! Le drapeau français est devenu l’apanage de « l’extrême droite », désignation commode du Front national, rendant ainsi infréquentable tout ce qui peut s’apparenter au patriotisme, « assimilé dans la culture française au nationalisme », dit Jean Guarrigues. Et qui dit nationalisme dit fascisme, soit la reductio ad hitlerum et aux heures les plus sombres de notre histoire…

Mais les temps changent, dit Guarrigues, et le « tabou est en train d’être levé. À la faveur du contexte des attentats, il y a un sentiment d’unité patriotique d’un pays qui est en situation de guerre face au terrorisme, donc c’est redevenu possible » de brandir le drapeau. « Cette fois, on est dans le ludique sans connotation belliqueuse, ça n’est que du positif. Cela ne relève pas de l’ultranationalisme, mais simplement de l’attachement au vivre ensemble », dit-il.

Toutefois, Jean Guarrigues conclut sur une note moins optimiste : « Ce n’est pas pour autant que la victoire à la Coupe du monde va, d’un coup de baguette magique, réaliser l’unité d’une société qui reste très fragmentée. Sur le plan de l’attachement ostensible à ces symboles, je ne me fais pas trop d’illusions. » Moi non plus.

En témoigne la jonchée d’après-fête… Sitôt la cérémonie terminée, le drapeau est foulé au pied !

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