Editoriaux - Justice - Politique - Table - 9 janvier 2015

Comment faire ?

Douze assassinats. Perpétrés avec un sang-froid absolu. […]

Immense émotion collective, digne, sincère. La France rassemblée. C’est la France qui se fait du bien après avoir subi le pire avec ces douze crimes qui ont endeuillé des familles, Charlie Hebdo, notre conception de la démocratie. En même temps les tueurs, leur mouvance, leurs inspirateurs ne se réjouissent-ils pas devant cette intense protestation, cette fervente compassion qui manifestent à quel point ils ont ciblé le coeur et massacré juste ? […] 

Le président de la République, un temps, favorise l’union nationale et reçoit les chefs de parti. Journée de deuil. Minute de silence. Il a raison. Le coeur et l’esprit ne pouvaient pas réagir autrement. Manuel Valls, le Premier ministre, s’est exprimé avec force et sérénité mais pourquoi a-t-il pollué son propos en dénonçant Michel Houellebecq comme si celui-ci et son livre pouvaient avoir quoi que ce soit de commun avec ces ignobles attentats ? Pourquoi aussi faut-il toujours des tragédies pour que les pouvoirs de droite ou de gauche se persuadent qu’il y a un peuple et que la politique pourrait être aussi l’art de ne pas diviser, de ne pas fracturer ?

Ce n’est pas la liberté d’expression en tant que telle que les assassins ont visée mais celle qui, selon eux, a caricaturé, dégradé et souillé le prophète et l’islam. Il est hors de question de céder à cet intégrisme qui a la mort des mécréants et des infidèles pour compagne mais je demande qu’on soit cohérent : qu’on n’accuse pas ceux qui dénoncent le même danger par des romans ou des essais d’attiser, d’exacerber ce que ces malheureux dessinateurs ont stigmatisé par le trait ou l’humour. La liberté d’expression ne devrait-elle pas être indivisible, sauf à encourir les foudres de la loi ?

Comment faire pour donner l’envie et le courage à nos compatriotes immigrés, croyants ou incroyants, de manifester sans équivoque leur désapprobation et leur révolte ? À force de n’entendre que les crimes d’une infime minorité, je crains qu’une majorité trop silencieuse ne puisse jamais être écoutée. Il est vain de discuter à perte de vue des termes d’assimilation ou d’intégration. Ce qui compte, c’est de respecter la multitude respectable. C’est de favoriser la considération pour ceux qui, dans un même mouvement, sont attachés à la France et à ses lois. […]

Comment procéder pour que, sans devenir, dans la pire acception, un État policier, on sache cependant fournir à notre démocratie, à sa police et à sa justice, des moyens efficients pour surveiller, contrôler, interpeller, juger, punir et durablement emprisonner ? Pour que sans cesse il n’y ait pas de vains débats, toujours au bénéfice des formes et des garanties pour les suspects, les coupables et leurs défenseurs, entre la liberté et la sécurité ?

[…] 

Les attentats-suicides ne sont plus apparemment la technique mortelle à la mode chez les terroristes. On tuait certes mais on mourait aussi avec sa haine et les victimes qu’elle avait causées. Maintenant, il convient de massacrer puis de disparaître. Pour revenir plus tard renouveler l’horreur. L’État, l’État de droit sauront-ils s’adapter à cette nouvelle criminalité ? Comment ? […]

Je voudrais terminer sur des pensées toute particulières.

Je songe aux blessés, et parmi eux, à Philippe Lançon. J’espère que la vie saura l’emporter dans le combat qu’ils mènent.

Je vois encore Charb sur LCI quand il pointait avec humour, dérision et talent ce dont nous venions de débattre sous l’égide souriante de Valérie Expert. Il est mort odieusement et je me promets dorénavant de juger autrement les dessinateurs. Puisque leurs dessins sont pleins de sang, de leur sang.

Ils ne se prenaient pas pour des héros. Les tueurs en ont fait des héros.

Extrait de : Questions

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