Colbert et l’esclavage : remettons l’Histoire à l’endroit !

Juriste
 

La nouvelle provocation du président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), Louis-Georges Tin, appelant à débaptiser les rues et les bâtiments publics portant le nom de Colbert, au motif que le ministre de Louis XIV serait coupable de crime contre l’humanité pour avoir légalisé l’esclavage en édictant le fameux Code noir, promulgué par ordonnance royale en mars 1685, mérite quelques rappels historiques pour éclairer l’opinion de nos compatriotes sur un sujet particulièrement polémique.

Dans son livre paru en 2015, Le Code noir, idées reçues sur un texte symbolique, Jean-François Niort, historien du droit colonial, expose que ce corpus législatif avait essentiellement pour but de réglementer les rapports entre les maîtres et leurs esclaves, en limitant le pouvoir arbitraire de répression que s’étaient alors attribués les premiers.

Si le Code noir, dans son article 44, déclare que « les esclaves sont des meubles » pouvant être achetés, vendus, donnés ou saisis, il n’en fait pas pour autant des choses et prend en considération l’humanité de l’esclave.

Ainsi, il encourage les maîtres à faire baptiser leurs esclaves, les instruire, leur permettre de se marier et d’avoir une sépulture catholique. En effet, ses rédacteurs pensaient que les Noirs étaient des personnes humaines, dotées d’une âme et susceptibles de salut, conformément à la doctrine de l’Église. À cet égard, le professeur Jean Carbonnier ajoute que ce texte fait de l’esclave « un sujet de droit, doté d’une personnalité juridique de droit religieux, sinon canonique ».

Certes, la réglementation de l’esclavage, qui fit l’objet de législations semblables dans les colonies anglaises en 1636 et en Virginie en 1662, traduit la volonté de Colbert, mandaté par le roi, de reconnaître la légalité d’une pratique moralement condamnable, quand bien même les dispositions en cause tendraient à améliorer, autant que faire se peut, le sort des esclaves.

Toutefois, il ne faut pas oublier que l’esclavage était alors largement pratiqué, notamment dans le monde arabo-musulman : ainsi, la traite orientale approvisionna les espaces dominés par les mahométans, entre le milieu du VIIe et le début du XXe siècle, d’esclaves provenant principalement d’Europe méditerranéenne, d’Afrique subsaharienne, du Caucase et des pays slaves, pour être transférés en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

À ce sujet, l’historien Robert Davis estime qu’entre le début du XVIe et le milieu du XVIIIe siècle, les seuls marchands d’esclaves de Tunis, Alger et Tripoli réduisirent entre un million et 1.250.000 européens en esclavage en Afrique du Nord, sans compter ceux qui furent asservis par le Maroc et autres esclavagistes de la côte méditerranéenne.

Enfin, les traites négrières pratiquées par les Arabes et l’Empire ottoman auraient, selon le médiéviste Jacques Heers, concerné entre 17 et 20 millions d’Africains, chiffre qu’il juge sous-estimé en raison de l’effrayante mortalité provoquée par la castration des hommes destinés à devenir des eunuques…

Non content de faire preuve d’anachronisme, M. Tin a la mémoire bien sélective !

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