Cinéma - Culture - Editoriaux - Société - 15 décembre 2018

Cinéma : Pupille, les droits de l’enfant contre le droit à l’enfant

Pour son deuxième long-métrage après Elle l’adore, sorti en 2014, la réalisatrice Jeanne Herry nous propose, avec Pupille, une immersion captivante et didactique dans les rouages de l’aide sociale à l’enfance.

Prenant le contre-pied de la doxa d’aujourd’hui qui tend à faire de l’enfant un droit pour tous en fonction des souffrances individuelles ou catégorielles – l’idéologie à l’œuvre derrière la GPA… –, le film nous rappelle avec force que l’adoption d’un nouveau-né doit être uniquement pensée dans son intérêt ; c’est ce que souligne la structure même du récit, composée d’une mosaïque de personnages qui gravitent autour du bébé.

Abandonné dès la naissance par sa mère, qui légalement parlant a deux mois devant elle pour revenir sur sa décision, le petit Théo va rapidement devenir l’objet de toutes les attentions. D’abord, d’une assistante sociale, qui aura pour mission d’accompagner la mère biologique dans son choix sans jamais la culpabiliser ni la contraindre à se justifier ; puis des services sociaux (Sandrine Kiberlain et Olivia Côte) qui, durant ces deux mois, devront confier le bébé – devenu alors « pupille » de l’État – à un parent d’accueil (Gilles Lellouche), le temps de trouver un parent définitif d’adoption.

Le processus est long, balisé, complexe, et pourtant nécessaire.

Alice, 41 ans et célibataire (incarnée par Élodie Bouchez), en sait quelque chose, elle qui a effectué sa première demande d’adoption il y a près de dix ans, lorsqu’elle était encore en couple. Ayant pris soin, depuis longtemps, d’aménager son quotidien et sa carrière professionnelle de manière à pouvoir un jour se rendre disponible, Alice semble remplir toutes les cases pour se voir confier un enfant. Cependant, nous dit le film, si les demandeurs se sentent prêts personnellement à franchir le pas, ils n’en sont pas moins soumis non seulement à des critères drastiques d’évaluation psychologique mais aussi à une forme de concurrence dans la mesure où les meilleurs profils sont évidemment privilégiés ; il en va du bien-être du bébé, qu’importe « le désir d’enfant » des adoptants potentiels. En cela, les couples ont naturellement la primauté sur les célibataires.

La réalisatrice ne manque pas, du reste, d’en préciser les raisons vers la fin du récit lorsqu’elle insiste sur l’impératif de disponibilité totale du demandeur qui doit, s’il le faut, se priver affectivement et mettre de côté les rencontres amoureuses. Un sacrifice lourd auquel peu de célibataires sont objectivement prêts à consentir à notre époque de consumérisme sentimental.

Pupille a, par ailleurs, le mérite de nous offrir deux magnifiques interprétations : celle d’Élodie Bouchez, mais également celle de Gilles Lellouche dans un rôle de parent d’accueil exténué par un cas précédent et résolu, malgré tout, à reprendre du service pour le petit Théo – le comédien a droit, ici, à l’un des plus beaux rôles de sa carrière. Sa présence tonique et son humour pétillant apportent une touche de légèreté indispensable au traitement d’un tel sujet.

Un beau film sur le dévouement.

4 étoiles sur 5

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