Cinéma - Culture - Editoriaux - Société - 3 mars 2019

Cinéma : Grâce à Dieu, de François Ozon

Père de famille et fervent catholique, Alexandre (Melvil Poupaud), quarante ans et employé de banque, apprend par hasard que le père Preynat, qui avait pratiqué sur lui des attouchements durant son adolescence, officie encore de nos jours, entouré de mineurs. Après plusieurs démarches de sa part visant à obtenir de l’Église le renvoi du prêtre et se voyant, chaque fois, opposer une fin de non-recevoir, Alexandre décide à contrecœur de porter plainte. Quand il en prend connaissance, François (Denis Ménochet), qui a vécu les mêmes abus durant son enfance, rejoint Alexandre dans son combat et, afin de médiatiser l’affaire, fonde avec lui et Gilles (Éric Caravaca) La Parole libérée, une association de victimes à laquelle vient se joindre plus tard Emmanuel (Swann Arlaud). De milieux divers et de sensibilités parfois opposées, ces quatre hommes se battront pour faire entendre leur souffrance et obtenir la destitution du prêtre. Un parcours du combattant à l’issue duquel deux d’entre eux, en rupture définitive avec l’Église, se laisseront tenter par l’apostasie sous le regard dépité des deux autres.

Le dernier film de François Ozon nous pose un véritable cas de conscience. Maîtrisé de bout en bout, pudique et précis dans la restitution des faits avérés, bénéficiant de surcroît d’un très bon casting, Grâce à Dieu, quoiqu’il nous semble un peu long et démonstratif, ne pèche pas par sa mise en œuvre mais par le ressentiment qui l’anime. Le malaise survient lorsque l’on s’interroge sur les intentions réelles du cinéaste, mises en lumière par la récente polémique dont il a fait l’objet.

Pour rappel, l’avocat du père Preynat avait demandé à juste titre un report de la sortie du film en salles, le temps que puisse avoir lieu en bonne et due forme le procès de son client et qu’un verdict soit rendu. Mais la Justice en a finalement décidé autrement, donnant raison à François Ozon qui n’a cessé, pour défendre son film, de mettre en avant le fait que le père Preynat a lui-même avoué ses crimes aux enquêteurs. Ainsi, selon lui, Grâce à Dieu ne porterait aucunement atteinte à la présomption d’innocence. Certes, mais il paraît clair qu’après un tel film, l’accusé n’aura plus d’autre choix, face à l’opinion publique, que de plaider coupable le jour du procès, un choix sur lequel Preynat aurait peut-être voulu revenir – c’eût été son droit le plus légitime d’un point de vue strictement juridique.

La Justice, en permettant au distributeur de sortir Grâce à Dieu à la date initialement prévue, se range d’office du côté des victimes présumées et restreint d’avance la stratégie de défense du père Preynat. Même si l’accusé a déjà tout avoué aux policiers, un principe élémentaire de justice est clairement bafoué.

De plus, en choisissant de mettre l’accent sur les victimes présumées, avec toute la charge émotionnelle que cela sous-entend, Ozon contribue avec d’autres à exercer une pression psychologique sur ceux qui auront, un jour, à juger l’affaire.

Sans doute le réalisateur considère-t-il ce prix acceptable pour s’offrir le frisson d’être celui qui fera éclater la vérité et pourfendra l’institution. Une posture qui était déjà celle du film Spotlight (lire notre article à ce sujet). Car ne nous méprenons pas : la véritable cible de François Ozon n’est pas le père Preynat – qui est déjà à terre, et il le sait – mais bel et bien son supérieur, le Cardinal Barbarin, qui incarne ici l’Église dans sa totalité historique et institutionnelle et qui, d’après le récit, aurait couvert les agissements du prêtre. Une allégation très grave qui s’écarte de la restitution factuelle de l’affaire, et alors-même que le verdict du procès en première instance du cardinal Barbarin pour non-dénonciation d’agressions sexuelles ne sera rendu que le 7 mars prochain*.

3 étoiles sur 5

* NDLR : le procureur n’a pas requis de condamnation à l’encontre du cardinal

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