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Cinéma / Gauguin : voyage de Tahiti

Critique de cinéma
 

« Tu es un sauvage, comme nous autres, seulement toi, tu as choisi de t’en souvenir. »

Sur cette allusion toute rousseauiste à l’état de nature démarre pleinement le récit de Gauguin, le film d’Édouard Deluc, au moment où Mallarmé prononce pour son pot de départ un discours d’adieu à son ami peintre devant une assemblée d’artistes parisiens libertaires et décadents.

Nous sommes alors en 1891, et Paul Gauguin jouit déjà d’une solide renommée dans la peinture depuis son parcours aux côtés des impressionnistes, puis avec ceux que l’on désigna plus tard comme l’« École de Pont-Aven ».

L’inspiration vacillante, le célèbre peintre décide de quitter Paris et de se racheter une virginité artistique en renouant avec une forme de primitivisme fantasmé qu’il espère trouver en Polynésie française, à Tahiti plus précisément.

Sur place, vivant sans le sou alors que son état de santé ne cesse de se détériorer, Gauguin, incarné à l’écran par Vincent Cassel, fait la connaissance d’une jeune autochtone, Tehura (17 ans dans le film, 13 dans la réalité), jouée par Tuheï Adams, qu’il prend aussitôt pour compagne avec l’accord des parents, en promettant à ceux-ci une vie heureuse pour leur fille aux côtés d’un homme blanc…

Entraînée à son plus grand malheur dans le total dénuement du peintre, la pauvre femme comprend rapidement l’incapacité de Gauguin à subvenir à ses besoins les plus élémentaires, pour ne pas dire alimentaires.

Dès lors, se creuse un fossé entre l’artiste banturle et la jeune Tehura, dont l’attirance pour un Tahitien de son âge – travailleur, attentionné et sérieux – l’éloigne de plus en plus du mode de vie incertain de son compagnon, en dépit des efforts (tardifs) de ce dernier pour trouver un « vrai » travail et nourrir le foyer.

En fin de compte, phagocyté par l’immaturité de Gauguin, ainsi que par son incapacité à saisir l’intériorité et les aspirations religieuses de Tehura – comme si seul le peintre avait le droit d’atteindre le sensible et le spirituel –, le couple se déchirera dans le silence et dans l’incompréhension mutuelle. Le film d’Édouard Deluc – très académique dans son propos, dans son récit et dans sa mise en scène – aura au moins le mérite de mettre en lumière les espoirs déçus de la jeune femme et de rappeler, si besoin est, que les artistes n’ont pas forcément le monopole des qualités humaines ni de la psychologie. C’est tout juste si une réconciliation pourra s’esquisser en fin de récit autour des préoccupations du partenaire dominant… Une conclusion mi-figue mi-raisin pour un film d’aventure hélas trop anecdotique, voire ennuyeux, qui ne va jamais assez loin dans le contemplatif et pourrait se résumer à la représentation d’un couple condamné dès le départ, faute de partager un imaginaire intellectuel commun.

On peut, par ailleurs, déplorer le silence du réalisateur sur les aspects les plus sulfureux de cette aventure tahitienne, à savoir les multiples relations de Paul Gauguin avec des mineures autochtones auxquelles il aura, au passage, transmis sa syphilis… Comme quoi, les artistes (coucou, Polanski !) sont toujours un peu moins coupables que les autres. À la décharge d’Édouard Deluc, reconnaissons néanmoins que là n’est pas son sujet.

L’intérêt du film, en s’inspirant pour l’essentiel de Noa Noa, le carnet de voyage du peintre, se limite, en définitive, à sa dimension biographique (incomplète), à ses quelques paysages et à ses choix musicaux.

2,5 étoiles sur 5.

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