Cinéma - Culture - Editoriaux - 6 janvier 2019

Cinéma : Au bout des doigts, une succession de fausses notes

Jeune délinquant des cités, Mathieu Malinski, incarné à l’écran par Jules Benchetrit, est arrêté par la police au cours d’un cambriolage. Risquant la prison ferme, son réflexe est de contacter Pierre Geitner, un parfait inconnu rencontré brièvement quelques jours plus tôt qui lui avait donné ses coordonnées après l’avoir écouté jouer du piano à la gare du Nord. Par chance, cet inconnu se trouve être le directeur du Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Un homme influent qui parvient à convaincre la Justice de commuer la détention de Malinski en une peine de travail d’intérêt général au sein de l’équipe de nettoyage du Conservatoire. En vérité, Pierre Geitner a bien d’autres projets pour le jeune homme ; il compte exploiter son potentiel musical et faire de lui un grand pianiste…

Sur une thématique des plus convenues au cinéma – le jeune de cité qui veut s’en sortir et s’extrait de son milieu socio-culturel par les arts –, Ludovic Bernard apporte aujourd’hui, avec Au bout des doigts, sa maigre partition. Coutumier des problématiques banlieusardes qu’il avait une première fois survolées dans L’Ascension, en 2017, le réalisateur nous sert pleinement, aujourd’hui, les schémas les plus éculés du genre. Avec son film, le cinéaste nous fait faire un bond en arrière de vingt ans, pour ne pas dire d’un demi-siècle – son « jeune » nous semble tout droit sorti de Terrain vague, de Marcel Carné, ou de La Fureur de vivre, avec James Dean, dont il cherche, crâneur, à imiter la pose…

Le choix de faire incarner Malinski par un comédien parisien à la diction parfaite, qui emploie les adverbes de négation et maîtrise mal les codes et habitus de la banlieue, ne fait qu’aggraver ce décalage entre le réel et ce qui nous est montré à l’écran.

Un décalage qui en dit long sur la méconnaissance profonde de la sociologie des cités par le cinéaste. Dès lors, les bases sur lesquelles repose le récit sont fragilisées et rien ne fonctionne. Dans le même registre, et sur un scénario à la progression similaire, La Mélodie, avec Kad Merad et Renély Alfred, sorti en 2017, était bien plus crédible en termes de représentations.

Par ailleurs, les intentions de Ludovic Bernard sont transparentes dès les premières lignes du synopsis : on comprend bien que l’idée du film est de « tendre la main » aux populations des cités en cherchant – non sans naïveté – à leur reconnaître un quelconque potentiel. Soit la méthode Coué appliquée aux « quartiers » – entreprise aussi active, depuis trente ans, qu’elle est inopérante…

En définitive, Au bout des doigts ne se révèle pas autre chose qu’une vaine tentative supplémentaire, de la part de la bourgeoisie parisienne, de daigner s’intéresser à cette banlieue qu’elle méprise sans se l’avouer afin de mieux s’en retourner, sitôt le film terminé, à ses préoccupations haussmanniennes.

Ici, tout sonne faux, du casting au récit (agrégat de clichés et de situations téléphonées), jusqu’à cette bande originale qui mêle les morceaux de musique classique aux tubes électroniques modernes les plus vulgaires. Le cinéaste a si peu foi en la capacité du piano à divertir les masses qu’il se sent obligé, dans les moments clés, d’y superposer d’autres instruments, notamment à cordes. Le passage final où Malinski joue en public la Symphonie no 2 de Rachmaninov en est un parfait exemple.

Un film sans grand intérêt, si ce n’est de conforter les couches dominantes dans leur représentation faussée des banlieues.

1,5 étoile sur 5, pour les prestations irréprochables de Lambert Wilson et de Kristin Scott Thomas en professeurs impliqués.

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