Travailleurs détachés : moins scandaleux qu’il y paraît ?

Professeur agrégé et écrivain
 

Après le CETA, une nouvelle négociation délicate sur les travailleurs détachés s’ouvre à Bruxelles. L’ouest de l’Europe (les pays fondateurs) voudrait mieux réglementer ce mécanisme afin d’éviter une concurrence qu’ils jugent déloyale, mais l’est (les nouveaux membres) s’arc-boute sur la législation actuelle.

Il y a 410.000 travailleurs détachés en Allemagne, 191.000 en France. Les plus gros fournisseurs sont la Pologne (266.700), l’Allemagne (232.800) et la France (119.700). Notre balance est donc bien moins déficitaire qu’on ne le croit souvent. Certaines entreprises tricolores profitent largement de ce système pour exporter leur savoir.

Les travailleurs détachés touchent le salaire minimal de l’endroit où ils travaillent mais paient leurs charges dans leur pays d’origine. Ils bénéficient rarement des suppléments prévus dans les conventions collectives (chèque restaurant, 13e mois).

Avec le CICE, un smicard hexagonal coûte, à son patron, un peu plus de 16 €, contre 17,25 € pour un Polonais détaché chez nous. L’ouvrier français, sans qualification, sans convention collective, est moins cher mais le détaché reste compétitif pour les emplois de spécialistes.

Par exemple, un salarié français du bâtiment coûte, par mois, 2.147 €, contre 1.587 € pour le polonais. En outre, certains travailleurs détachés ont des conditions indignes d’hébergement, travaillent 48 heures (voire plus !) par semaine, en n’étant payés que 35, générant des bénéfices pour leurs patrons (par fraude !).

Poussée par les États occidentaux et par la Cour de justice de l’Union européenne, la Commission propose de rajouter congés payés, indemnités de déplacement, avantages des conventions collectives au salaire minimal (le salarié polonais du bâtiment coûterait alors 1.957 €. Il resterait compétitif). En outre, l’obligation (qui existe déjà) de limiter un détachement à 24 mois serait renforcée.

Neuf pays s’opposent violemment à ces modifications. Ils ont peur de perdre toute compétitivité sur les postes les moins qualifiés et redoutent le chômage qui en résulterait.

En conclusion, le détachement est nécessaire et va de pair avec la libre circulation des biens. Il lui donne une souplesse indispensable. Il doit, bien entendu, être réglementé. Mais l’opposition entre l’ouest et l’est de l’Union européenne trouve sa source dans la différence de niveau de vie (1 € permet d’acheter en moyenne 2 fois plus de marchandises à l’Est qu’à l’Ouest) et les gouvernements occidentaux sont conscients que ce système n’est pas aussi déséquilibré qu’on le dit, mais ils sont contraints de prendre des postures intransigeantes sous la pression de leurs opinions publiques, chauffées à blanc. Les élections ne sont pas loin. Il y a deux ans, on aurait trouvé facilement un compromis, mais le Brexit et les sentiments croissants anti-européens des habitants du continent compliquent la sortie de crise.
 

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