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Christian Estrosi : de la philosophie appliquée en politique

Journaliste, écrivain
 

Décidément, la vie politique serait bien triste sans Christian Estrosi, le brillant cerveau que les universités du monde entier nous envient. Toujours à rebours de l’air du temps – c’est son côté Diogène dans un tonneau de pastis –, il entend donc fonder lui aussi son propre mouvement. Mais attention, pas un mouvement comme les autres – Libres, de Valérie Pécresse, par exemple -, car « mouvement d’élus locaux qui veulent se placer au-dessus de la mêlée ». Voilà qui ne sera pas des plus pratiques si ces derniers, entendant se faire réélire, veulent aussi se placer au-dessus des élections.

Pour le moment, Christian Estrosi réfléchit « à son architecture » ; pas celle de sa garçonnière niçoise, mais du mouvement en question : suivez un peu, amis lecteurs, autrement, on ne va jamais y arriver. Ce qui semble pour le moment architecturalement avéré, c’est que « chacun sera libre d’apporter sa contribution, grâce à une vraie interactivité, tout en pouvant garder une appartenance à sa formation politique ». Un peu comme dans un pique-nique, donc.

Les contours idéologiques et les fondamentaux doctrinaux de cet « estrosime » à venir ? « Soutenir tout ce qui est dans l’intérêt de notre pays », ce qui vaut toujours mieux que le contraire. Reste à trouver un nom… Là, ce n’est plus la fuite des cerveaux (voir plus haut), mais celui d’Estrosi qui aurait plutôt des fuites. Ainsi, les vocables de « républicains », « démocrates », « conservateurs » et autres « réformistes » étant déjà déposés, pourquoi ne pas faire dans l’audace en unissant les forces vives de la nation : « répucrates » ou « conformistes », voilà qui aurait du chien.

Interdit de ricaner ; plus qu’un théoricien de haut vol, le maire de Nice est également fin analyste de la chose politique : « Je suis toujours membre des Républicains. Mais je n’y trouve plus ce qui a constitué le fondement de mon engagement politique, le gaullisme, la volonté de privilégier son pays à son parti. […] Ceux qui dirigent aujourd’hui Les Républicains sont ceux qui ont organisé la défaite. Contre vents et marées, ils ont soutenu le projet et la campagne de notre candidat à la présidentielle et ouvert la porte à Sens commun. » Fort bien.

Les Républicains seraient donc parvenus à cet exploit consistant à « organiser la défaite » tout en « soutenant le projet et la campagne » de François Fillon… Thèse et antithèse, en quelque sorte. Sainte Thèse, priez pour Estrosi, c’est une urgence. Quant au gaullisme et à Sens commun, on ignorait jusque-là que le mariage homosexuel et le trafic des bébés du tiers-monde étaient au rang des mythes fondateurs du Conseil national de la Résistance. Grâce à Christian Estrosi, on en apprend tous les jours.

Après exégèse de la pensée du grand homme, il ressort que le Front national, c’est pas bien, et que Marine Le Pen, c’est très mal aussi. Mais où va-t-il chercher tout ça ?

En revanche, ce n’est pas la peine d’aller chercher bien loin pour se souvenir qu’en 1998, Christian Estrosi négociait en région PACA avec le lepéniste Jean-Marie Le Chevallier afin de barrer la route de la présidence du conseil régional au socialiste Michel Vauzelle. L’affaire échoua de peu, Jean-Marie Le Pen n’y étant guère favorable et la direction du RPR encore moins. À ce titre, l’antilepénisme aujourd’hui brandi par Christian Estrosi, telle qu’une Miss Baie des Anges le ferait de sa couronne, vaut bien celui d’un Jacques Chirac qui, en 1983, affirmait à Franz-Olivier Giesbert : « Il y a un type, Le Pen, que je ne connais pas et qui n’est probablement pas si méchant qu’on le dit. Il répète certaines choses que nous pensons, un peu plus fort et un peu mieux en termes plus populaires. »

Le problème de Christian Estrosi est que lui, on ne le connaît que trop bien. Si bien que s’il n’était pas là, il ne faudrait surtout pas oublier de l’inventer. Ne serait-ce que pour amuser nos enfants.

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