Le choix d’Édouard Philippe dénote décidément un art tactique du président


Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

 

Ce n’est pas un choix qu’on fait à la va-vite. Il a été mûrement réfléchi, pesé.

Et très habile.

Alors que l’entourage du Président nous avait annoncé que le nom de son premier Premier ministre serait connu le 15 mai entre 9 heures et midi, il a fallu attendre 15 heures pour sa révélation.

Je ne crois qu’il s’agisse, avec ce retard, d’une volonté forcenée de l’Élysée de s’imposer comme maître des horloges mais plutôt de tractations liées à la composition du gouvernement, aux 149 investitures laissées en suspens par REM et aux élections législatives à venir. Le monde ancien ne se laisse pas aussi facilement oublier.

Puisque, depuis dix jours, Emmanuel Macron avait son Premier ministre dans la tête et qu’il a parfaitement gardé son secret. Avec lui, on est passé des confidences au silence. Mais ces retards du 15 mai dénotent-ils une fiabilité relative ou ne sont-ils que conjoncturels, liés à cette séquence très particulière ?

Édouard Philippe Premier ministre.

Qu’il ait été un premier ou un second choix (puisque, paraît-il, Xavier Bertrand aurait été initialement sollicité) n’a aucune importance. L’essentiel est qu’avec un art tactique qui, décidément, ne se dément pas chez notre Président, a été distinguée une personnalité, un homme-frontière, une sorte de passerelle incarnée entre la droite libérale, le centrisme vertébré et la gauche raisonnable. Il est heureux qu’il ne soit pas l’un des proches « historiques » du Président. Liberté pour l’un et l’autre.

Je ne suis pas persuadé que cette nomination – le gouvernement sera connu le 16 mai – sera une brèche qui entraînera beaucoup de ralliements de la part de la droite classique qui, pour l’instant, ne focalise que sur les législatives du mois de juin.

Elle espère soumettre Emmanuel Macron à une cohabitation tandis que lui ne désespère pas d’inventer un nouveau mode d’administration publique où, d’abord de camps opposés, le Président et son Premier ministre donneraient l’exemple d’un couple apaisé parce que fondamentalement accordé sur l’essentiel. Dans la cohabitation, le Président est contraint d’opter pour un Premier ministre qu’il ne souhaite pas. Dans la nouvelle donne, il y a un accord des volontés, des désirs et des projets.

Le Premier ministre traduit ce qui était formidablement perceptible le 14 mai. Nous sentions tous que nous nous trouvions face à une République étrange, à une situation inédite où les blocs de droite ou de gauche ne gouvernaient pas la journée et n’inspiraient pas les discours – sauf celui longuet et partisan d’Anne Hidalgo. Mais la tonalité dominante était imprégnée d’un dépassement de ces enfermements orthodoxes et de ces sectarismes prétendument obligatoires.

Édouard Philippe, un moment tenté par la pensée rocardienne puis fidèle d’Alain Juppé, n’a pas sauté le pas ni trahi quoi que ce soit. Il est l’éclaireur consentant, et peut-être peu suivi, dont le président de la République avait besoin.

Que cette configuration n’ait pas une incidence décisive pour la suite législative est possible. Mais le président de la République aura, avec ce Premier ministre, respecté un engagement et créé un paysage. Un bouleversement du fond dans une forme redevenue respectable.

Extrait de : Justice au Singulier

Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole

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