Opération Douce France

Chez nous, c’est un village au doux pays de Bresse

Colonel à la retraite
 

Tout au long du mois d’août, Boulevard Voltaire nous emmène, via ses lecteurs, visiter les trésors méconnus de notre pays…

Mon grand-père me parlait de son grand-père, né sous Louis-Philippe et dont le père était né sous la Révolution. Aujourd’hui, je peux parler à mes petits-enfants de mon grand-père, né en 1890, et de leur arrière-grand-père, né en 1928 et qu’ils n’ont jamais connu. Ainsi, en deux lignes à peine, on peut résumer deux siècles d’histoire familiale sur huit générations. Le résumé de millions de familles françaises. Mais pourquoi évoquer cette lignée à l’occasion de notre thème de l’été : « Opération douce France » ?

Parce que mon grand-père, un homme du XIXe siècle, donc, était né, avait vécu et mourut là où ses ancêtres, sans doute depuis toujours, avaient vécu. Parce que mon grand-père était viscéralement attaché à cette terre bressane, plantée entre les contreforts du Jura, le Revermont et la Saône, cette fausse paresseuse, « glissant comme une longue couleuvre argentée entre ses prés verts ». « La Bresse toute veloutée de ses moissons et de ses saules », comme l’écrivait, en voisin d’en face, le Mâconnais Lamartine. « Le pays des grands bœufs et des robustes chênes,/Des saules chevelus, des étangs assoupis ;/C’est la terre propice aux rutilants épis,/Que Messidor mûrit de ses chaudes haleines », pour reprendre les vers du profondément bressan Emmanuel Vitte (1849-1928), fondateur d’une librairie catholique à Lyon.

Une terre dont mon grand-père fut arraché un beau matin du mois d’août 1914. Comme propulsé hors d’une France des campagnes où la vie était sans doute plus proche de celle que connaissait son grand-père sous Louis-Philippe et Napoléon III que de celle vécue par son petit-fils sous Emmanuel Macron. Il revint au charnier natal, la gueule cassée. Une façon comme une autre d’entrer subito dans le XXe siècle et peut-être dans une France moins douce, même si, c’est indéniable, les conditions de vie – mais les conditions de vie sont-elles la vie ? – s’améliorèrent dans la campagne française au cours de ce XXe siècle, pour aujourd’hui finalement sombrer à petit feu dans les anxiolytiques au fond de pavillons sans âme.

Parce qu’il m’est impossible de séparer le parcours buissonnier de la lignée d’avec le vagabondage à bicyclette de ma jeune adolescence à travers les chemins de traverse, alors encore gaulois, bordés de charmes et de chênes. Un paysage qui, certes, à la différence de ceux de la proche Savoie, ne coupe pas le souffle du touriste, jamais assez rassasié d’émotions fortes, mais qui parle à qui veut essayer de capter l’esprit des aïeux, cette « âme rustique qu’on sent frémir au fond de tes grands bois », comme le chantait Gabriel Vicaire (1848-1900) dans ses Émaux bressans.

Évidemment, j’ai conscience que les villages et hameaux qui ont pour beaux et antiques noms Foissiat, Cormoz, Saint-Bénigne, Pirajoux, Chamandre, la Pie-de-Bellor, Saint-Trivier et tant d’autres, et que je parcourais à bicyclette, ont sans doute perdu une partie de leur charme d’après-guerre. Les vieilles margelles de puits ont été arasées, la publicité a posté ses vulgaires et aguichantes sentinelles à l’entrée des bourgades, dans les églises, une table, souvent décorée de papier crépon, cache l’antique autel de Dieu où aucun prêtre ne monte plus. Et la bicyclette a suivi la pente de notre société, tombant en vélo pour terminer en VTT. Douce pente, douce France…

Dans L’Heure du rêve, Emmanuel Vitte écrivait en des vers qu’il qualifiait lui-même de « mal cadencés »», parce que l’âme bressane est modeste :
« Chez nous, c’est un village au doux pays de Bresse
Où je vécus, enfant, les meilleurs de mes jours,
Et qu’on ne peut quitter sans y penser toujours,
Tant l’air qu’on y respire est chargé de tendresse. »

Ce village au doux pays de Bresse, vous ne le trouverez pas ; il est dans mes souvenirs.

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