Des centenaires à ne plus savoir qu’en faire…

Colonel à la retraite
 

L’homme le plus âgé de l’humanité est mort dans sa 114e année vendredi dernier. Yisrael Kristal était né en 1903 à Żarnów, bourgade aujourd’hui située en Pologne mais à l’époque sous la domination du tsar. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut déporté à Auschwitz, perdit sa femme et ses deux enfants emportés dans l’Holocauste. Mais il survécut, refit sa vie et émigra en 1950 en Israël où il vient de mourir.

Le nombre de centenaires ne cesse de croître, nous dit-on, et c’est sans doute vrai, mais je me garderai bien d’entrer sur le terrain laborieux et borné de la statistique pour me contenter de celui, plus plaisant, de l’anecdotique à travers les annales historiques. Car des centenaires, et depuis belle lurette et même depuis Mathusalem, il y en a toujours eu ! « Abraham mourut après une heureuse vieillesse, âgé et rassasié de jours, et il alla rejoindre les siens », nous dit le Livre de la Genèse, précisant qu’il était âgé de 175 ans. Mais nous n’irons pas si loin et resterons en France.

Puisque nous jouons à saute-mouton avec les siècles, comment ne pas évoquer Jean Thurel, qui serait né en 1699 en Bourgogne et qui mourut en 1807 à Tours. Il s’engagea à l’âge de 17 ans au régiment de Touraine et y servira… 75 ans. C’est ainsi que lui fut remis, en 1788, le triple médaillon de vétérance, distinction créée par Louis XV en 1771. En 1805, il reçut la toute nouvelle croix de la Légion d’honneur.

Le Moniteur universel rapporte, dans son édition du 18 décembre 1840, que « dans un coin de Périgord, vient de mourir à l’âge de 117 ans un vétéran de l’armée française, nommé Ligneras, qui avait figuré dans cette belle charge de cavalerie dont le succès décida de la victoire de Fontenoy ». Né sous le règne de Louis XV, il mourait sous celui de Louis-Philippe. Ce Ligneras laissait une veuve de 98 ans…

L’Impartial de Besançon, en 1841, raconte qu’« il vient de mourir à Blamont (Doubs) un vieillard âgé de 105 ans, 7 mois et 24 jours, nommé Lamant (Frédéric), horloger ». Notre ami Nicolas Gauthier apprendra avec intérêt que « cet homme, grand fumeur, a joui toute sa vie d’une bonne santé » et qu’« une demi-heure avant son décès, il avait encore fumé sa pipe à tabac ».

Toujours dans L’Impartial de Besançon, et toujours dans le Doubs, on découvre qu’à la même époque est morte à Dommartin, près de Pontarlier, une centenaire dénommée Marie-Antoinette Bourdin. « Douée d’une constitution vigoureuse, elle a conservé toutes ses facultés intellectuelles et sa gaieté naturelle jusqu’à ses derniers moments… Cette femme, vivant dans une honnête aisance, ajoutait à ses aliments un usage fréquent, mais sans excès, de vin, de café et de liqueurs. » Peut-être buvait-elle cette horrible piquette qui « faisait des centenaires à ne plus savoir qu’en faire », comme le chantait Jean Ferrat !

La Presse du 13 mars 1842 nous apprend qu’en Auvergne, « une centenaire de Saint-Martin-Valmeroux vient de mourir à 110 ans. Depuis trente ans, elle avait perdu l’habitude de se mettre au lit ; néanmoins, la veille de son décès, elle a trouvé assez de force pour asséner un coup de bâton sur le front de sa fille aînée, âgée de 72 ans. »

Nous terminerons cette petite chevauchée à travers les siècles en évoquant l’un des derniers survivants des guerres napoléoniennes. Il s’agit de Louis-Victor Baillot, né en 1793 à Percey dans l’Yonne, qui participa à la bataille de Waterloo dans les rangs du 105e régiment d’infanterie. Chevalier de la Légion d’honneur, médaillé de Sainte-Hélène, il mourut à Carisey dans l’Yonne, en 1898, c’est-à-dire cinq ans à peine avant la naissance d’Yisrael Kristal, mort avant-hier. Nous sommes peu de chose…

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