Catalogne : un référendum ne peut pas balayer deux mille ans d’histoire

Écrivain et journaliste espagnol
El Manifiesto
 

Comme vous le savez, le gouvernement espagnol vient de faire annuler par le Tribunal Constitucional le référendum convoqué en novembre par les autorités sécessionnistes de Catalogne. (De la « Catalogne-Sud », disent-ils, la « Catalogne-Nord », capitale Perpignan, étant pour l’instant, soyez rassurés, épargnée.)

Que va-t-il se passer maintenant ? Par un véritable coup de force (un coup d’État, à vrai dire), le gouvernement catalan va-t-il maintenir contre vents et marées son référendum ? On n’en sait rien. D’une part, ils prétendent que oui : pas question de se plier à la loi de l’Espagne abhorrée ! Mais voilà qu’à l’heure même où j’écris, ce gouvernement si résolu vient déjà de suspendre provisoirement… oh, pas grand-chose : sa campagne de propagande dans la presse. Il est difficile d’imaginer, en effet, que franchissant le Rubicon de l’illégalité, le gouvernement catalan soit prêt à réaliser la parodie d’un référendum où il serait le seul maître du jeu (sans nul contrôle, toutes les tentations seraient bien permises…), un référendum où le droit de vote serait accordé aux immigrés, où les adolescents de 16 ans pourraient voter et, surtout, où les partisans du Non – les Catalans qui se sentent tout autant espagnols – se refuseraient tout simplement à participer. Elle serait bien drôle, la campagne référendaire : tel un match de foot où seule une équipe déambulerait sur le terrain !

Les Catalans qui se sentent tout autant espagnols, disais-je… C’est là l’essentiel, c’est là que tout se joue : dans les sentiments, dans les amours et les haines déclenchés, bien plutôt que dans les enjeux proprement politiques de l’affaire. Des enjeux qui sont évidemment là, mais subordonnés à ce dont tout découle : au très fort sentiment d’identité, d’appartenance collective, d’enracinement dans l’histoire, d’amour aussi à l’une de leurs deux langues, qui inonde depuis déjà bien des années le cœur des Catalans.

Il s’agit d’un sentiment qui, en soi, est légitime, beau, noble. Nécessaire aussi. D’autant plus nécessaire que, rompant avec le règne du moi individualisé, il s’écarte de ce monde atomisé, morcelé qu’est celui de l’homme moderne. Mais ce sentiment – c’est toujours le même problème avec les nationalismes – entraîne une lourde conséquence. Car tout se passe comme si l’amour pour soi ne pouvait pas se déployer sans la haine pour l’autre. C’est ainsi que, pour s’affirmer eux-mêmes, un grand nombre de Catalans – majoritaires sans doute, même si leur prudence peut faire que lors d’un éventuel référendum ils ne se décident pas pour l’indépendance – considèrent nécessaire de nier l’autre, de blâmer cet ensemble de la nation espagnole dont la Catalogne (voilà la plus grosse différence avec l’Écosse) est partie prenante depuis plus de deux mille ans, depuis l’Hispania romana – Tarraconensis, s’appelait alors la région.

Tout est finalement un jeu d’amour et de haine. L’amour, par exemple, pour la langue catalane (cette langue belle et sonore, mais dépourvue de véritable tradition littéraire) s’accompagne de la déchéance à laquelle la langue espagnole est vouée aujourd’hui en Catalogne : là où les enfants ne peuvent plus être scolarisés en espagnol, là où ils ne reçoivent à l’école que quelques heures d’espagnol : moins que d’anglais, l’autre langue « étrangère ».

On peut parier qu’à ce rythme, les Catalans qui dans deux ou trois générations voudront lire le Quichotte (à supposer qu’une telle envie existe encore) ne pourront plus le faire qu’en traduction catalane, tout comme les Tchèques d’après 1918 qui veulent lire Kafka sont incapables de le faire dans sa version originale en allemand.

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