Carte postale du centre (turc) de la France

Ecrivain, musicienne, plasticienne
 

Le marché de mon enfance a bien changé. Entre les fromages de chèvre et les asperges primeurs, on y vend aujourd’hui des foulards et des robes longues propres à cacher ces chevilles qui émoustillaient les bourgeois d’il y a deux siècles. Passé le pont sur la Sauldre, n’était la collégiale imposante fondée par les seigneurs locaux au XIe siècle, on entre quasiment en terre étrangère. La France éternelle, ici, dans cette ville moyenne entre Cher et Loire, est devenue turque à près de 25 %, me dit-on.

Dans ces contrées agricoles au sud de la Loire, les Turcs sont arrivés au détour des années 70 pour remplacer les saisonniers bretons dans les rangs de fraises et d’asperges, tout comme les bûcherons ont gagné le Limousin.

Ce n’est pas la diaspora stambouliote, européanisée, mais une immigration de travail venue d’Anatolie. Comme les Chinois de Belleville, à Paris, qui sont quasiment tous originaires de Wenzhou, ces Turcs-là viennent en très grande majorité de Bursa.

C’est donc très logiquement que le maire de Romorantin, Jeanny Lorgeoux (grand ami de feu Mitterrand via son fils « papa m’a dit »), a signé en 2012 un protocole de jumelage avec Hassan Aktürk, maire de Moudania, la petite station balnéaire de Bursa. Et, logiquement, que les « Journées gastronomiques de Sologne » ouvrent régulièrement leurs portes à la cuisine turque.

Quelle importance, au fond, si la cohabitation entre Turcs et Solognots se passe bien ? L’importance se résume d’un mot : intégration, et son corollaire, la mixité.

Il faut, pour le comprendre, parler aux enseignants.

Ceux du collège dont les élèves sont turcs à 75 %. Ceux des écoles primaires dont les petits élèves ne parlent français qu’à l’école, jamais à la maison, et jamais dans le quartier ou dans le commerce de papa qui vend des kebabs. Des enfants qui ne possèdent pas le vocabulaire de base. Qui repartent fin mai au pays pour ne rentrer qu’à la mi-octobre, et tant pis pour le calendrier scolaire. Des adolescents (garçons et filles) nés ici, qu’on envoie là-bas pour y prendre époux ou épouse, et qui reviennent ici avec un conjoint qui, lui non plus, ne parlera pas le français.

Confidence d’une institutrice : c’est moins difficile avec les Tchétchènes, demandeurs d’asile qu’on envoie dans nos provinces. D’abord, ils sont infiniment moins nombreux et eux, dit-elle, ont vraiment la volonté de s’intégrer. Les Turcs de Bursa, eux, ont recréé Bursa et n’ont, pour beaucoup, pas l’intention d’en sortir. À noter, en passant, qu’ils sont tous « pro-Erdoğan ».

Un signe positif, cependant : les familles les plus ouvertes sortent leurs enfants du ghetto pour les inscrire… à l’école Notre-Dame. Et les mamans en foulard viennent chercher leurs rejetons à la sortie de l’école privée chrétienne, espérant en secret que ceux-là, au moins, deviendront des Français de cœur et pas seulement de papier.

Ainsi va la France sous les châteaux de la Loire.

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