Editoriaux - Religion - 18 octobre 2018

Ça y est, c’est fait… un schisme de plus !

Ca y est, c’est fait. Le 15 octobre 2018, le synode de l’Église orthodoxe russe a décidé de rompre ses relations avec le patriarcat de Constantinople. Cette décision est le résultat d’une véritable guerre de près de trente ans menée par Moscou contre l’Église dissidente du patriarcat de Kiev, mais constitue aussi l’épilogue de la rivalité pour le leadership de l’orthodoxie entre les patriarcats de Moscou et de Constantinople. On pourrait dire : « Et un schisme de plus ! »

En effet, faut-il rappeler que les divisions politico-religieuses, les querelles théologiques ponctuent l’histoire de l’Europe depuis sa naissance. Les déchirements entre les chrétiens d’Orient et d’Occident, devenus orthodoxes et catholiques suite au schisme de 1054, se fondaient sur des questions théologiques mais aussi, le plus souvent, étaient motivés par des dissensions géopolitiques profondes. D’autre part, la seconde spécificité de l’histoire européenne est celle des grandes luttes internes entre pouvoir politique et pouvoir papal, lesquelles ont abouti finalement à la séparation du pouvoir spirituel et du temporel, principe constitutif de l’histoire de l’Europe occidentale. Contrairement à la partie orientale byzantine orthodoxe et au monde musulman où la sphère religieuse et politique ne font qu’un, le principe d’un pouvoir théocratique n’a jamais pu s’imposer dans l’Europe occidentale.

Certains diront que c’est ce qui fait la force de l’Occident, alors que d’autres estimeront qu’il s’agit d’une faiblesse, à l’heure ou l’Europe se doit d’affronter un islam politique militant sur son propre sol, mais aussi un renouveau identitaire et orthodoxe anti-occidental dans la Russie poutinienne.

À l’opposition entre monde catholique et monde orthodoxe, il convient d’ajouter une ligne de fracture entre modèle social occidental « individualiste-ouvert » et modèle social « holiste-fermé », propre au monde musulman et orthodoxe. Une chose est sûr, c’est que ce nouveau schisme au sein du monde orthodoxe vient aggraver la fragmentation ethno-confessionnelle géopolitique du continent européen.

Pourtant, ne faut-il pas reconnaître que c’est bien le schisme en tant que principe de dé-liaison qui, depuis les Lumières, constitue cette maladie infantile de l’Occident individualiste et matérialiste ? L’occidentisme en tant qu’idéologie de marché, qui désacralise et réifie toute forme de valeur, serait le vecteur d’un principe schismatique postmoderne, de déstabilisation et de dissolution permanente. La logique du schisme religieux qui conduit au sectarisme repose sur la division. Or, depuis les Lumières et la longue période de sécularisation et d’émancipation vis-à-vis du principe de théologie politique, l’Occident s’est rendu coupable d’un schisme épistémologique et sociétal « total ».

En effet, avec le triomphe du modèle de la sacro-sainte démocratie de marché dans l’ensemble du continent européen, l’Europe s’est détachée de toute finalité spirituelle et de principe transcendant supérieur, de toutes considérations identitaires collectives au profit de considérations purement marchandes et économiques. Ce grand schisme occidental postmoderne s’apparente alors à un solipsisme social autosuffisant que Leibniz qualifiait de « sectaire », glorifiant l’individu auto-fondé comme origine et fin de toutes choses.

Reste à savoir si ce modèle schismatique de gouvernance, qui fait le jeu des ennemis de l’unité de l’Europe grande-continentale fidèle à ses racines spirituelles et culturelles, sera en mesure de relever les défis démographiques, identitaires, géopolitiques et économiques de l’avenir, dans un monde où le fait religieux est de plus en plus un puissant ressort de la géopolitique.

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