Editoriaux - Presse - 16 avril 2018

Ça vous écorcherait la gueule de dire « Monsieur le Président » ?

Il en fallait un. Alors, c’est donc moi qui vais m’y coller. Au rôle du vieux c… de service. C’est quoi, ça, cette nouvelle mode d’appeler le président de la République par son prénom et nom ? On va me dire que c’est peut-être un détail pour vous. Mais pour moi, ça veut dire beaucoup, comme chantait notre très regrettée France Gall.

Bon, que Bourdin et Plenel se pointent sans cravate pour interviewer le Président, pourquoi pas. Affublés de cet ustensile, nos deux interviewers de compétition auraient frisé l’incongruité. Ce plouc de Pernaut, OK, mais pas eux. Et puis, nous sommes dimanche soir, demain, y a école. Détendons-nous. D’ailleurs, Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, s’est pointé, lui aussi, sans son nœud coulissant pour assister au match. Oui, mais alors, pourquoi dans un lieu aussi majestueux qu’on se serait cru dans le tombeau de Pharaon et qu’il ne manquait plus que la momie pour servir les petits fours ? On aurait fait ça, plus simple, à la Lanterne, autour du barbeuc et du coup, Manu aurait tombé la cravate et retroussé les manches.

Mais bon, passons sur la cravate et revenons au cœur de notre sujet. « Just call me Emmanuel Macron », se sont peut-être entendu dire les deux flingueurs à gage. Allez savoir. Et, ce matin, les deux journalistes de nous expliquer le pourquoi du comment sur BFM TV. Bourdin : « Tous mes interlocuteurs, qu’ils soient présidents, premiers ministres, chefs de l’opposition, je les appelle toujours par leur nom et leur prénom. » C’est le pouvoir égalisateur de l’interrogatoire. Videz vos poches, enlevez vos lacets, retirez votre cravate. Non, pas la cravate, s’il vous plaît. Comme l’homme de la pampa cévenole, parfois rude, reste toujours courtois, Bourdin s’empresse cependant d’ajouter qu’il a débuté l’interview en saluant Emmanuel Macron d’un « Bonsoir, Monsieur le Président ». Voilà Nadine de Rothschild rassurée. Plenel, c’est un tout autre concept. On n’est plus au conseil de révision mais en centre de rééducation en pleine forêt cambodgienne. « “Emmanuel Macron”, c’est dire “demain, vous n’êtes plus Président, on est pareils, on est égaux” en dignité et en droits. » Là, faut avouer qu’on ne comprend plus vraiment : s’il n’est plus Président, pourquoi, alors, l’interviewer et monopoliser deux heures quarante d’antenne ? En fait, le rêve de Plenel eût été sans doute d’appeler le Président « citoyen Macron » – un truc du genre. Sous la sans-culotte de Plenel, on devine la boursouflure révolutionnaire. Vous voyez, ce même petit plaisir que devaient ressentir les hommes de la Convention en appelant Louis XVI « citoyen Capet ».

Mais, j’y pense, cette phrase, que Plenel n’a pas osé prononcer devant Emmanuel Macron – « Vous n’êtes plus Président, on est pareils, on est égaux » -, elle ne vous fait pas penser à une réplique célèbre ? Oui, voilà. « Ce soir, je ne suis pas le Premier ministre et vous n’êtes pas le président de la République… vous me permettrez donc de vous appeler Monsieur Mitterrand. » Jacques Chirac, le 28 avril 1988, lors du débat d’entre-deux-tours de l’élection présidentielle. On connaît la réponse cinglante du président de la République d’alors : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Chirac inspirateur de Plenel ? Mais n’est pas Mitterrand qui veut. Sans doute ce dernier aurait appelé ses interlocuteurs « Monsieur le journaliste »…

Jean Dutourd – j’ai oublié dans lequel de ses bouquins – raconte cette anecdote. Un matin, il demande à son épicier du coin des nouvelles de son épouse un peu souffrante. Et le commerçant, attaché à une courtoisie d’un autre temps, de répondre sèchement à l’académicien : « Ça vous écorcherait la gueule de dire “Vot’dame” ? » Décidément, la politesse fout le camp, dans ce pays.

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