L’éolien citoyen anecdotique en France, moteur en Allemagne

par Marion Douet

BÉGANNE Morbihan (Reuters) – Les habitants de la région de Béganne, sur une colline de Bretagne exposée au vent, ont réussi à rassembler plus de 2 millions d’euros pour dresser enfin leurs éoliennes, après dix années d’embûches bancaires, tarifaires et administratives.

Les pales des quatre moulins à vent ont commencé à tourner mi-juin, produisant une électricité qui rapportera bientôt des dividendes aux 1.000 citoyens qui ont pris part à ce projet pionnier en France mais très commun en Allemagne, où plus de 50% des parcs éoliens appartiennent en majorité à des particuliers.

« Très vite, on a vu qu’on était des pionniers et qu’on allait essuyer les plâtres », résume Michel Leclercq, l’un des fondateurs, fier de conseiller désormais les projets similaires actuellement à l’étude en France.

Au début des années 2000, cet ancien professeur d’arts plastiques, qui voulait implanter une éolienne dans son jardin, décide d’étendre son projet à plusieurs amis, qui au fil des réunions d’informations, se comptent rapidement en centaines.

« A un moment donné, nous avons réussi à réunir 700 ou 800 actionnaires, ce qui nous a permis de lancer les travaux alors même que les banques ne nous suivaient plus », ajoute-t-il en garant au pied des machines de manufacture allemande son antique monospace paré de vignettes hostiles à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, prévu non loin du site.

Les participants, qui ont investi 2.000 euros en moyenne pour posséder 80% du capital social de la société Bégawatts, résident autour du village de Béganne, parfois jusqu’à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde.

Si le vent souffle bien, ces bonnes fées toucheront d’ici deux ou trois ans des dividendes annuels d’au moins 4% grâce à leur investissement dans ce projet d’un montant total de 12 millions d’euros, dette comprise contractée auprès d’organismes bancaires.

UN INVESTISSEMENT, PAS UN DON

Leurs motivations sont variées, mêlant engagement local, militantisme écologiste et investissement éthique, sans pour autant bouder les dividendes.

« C’est un investissement, ce n’est pas un don. On sait que ce projet-là est une société, on sait qu’elle est là pour faire des bénéfices », explique Hervé Guiguin, électronicien de 44 ans, soulignant que sa motivation première est écologique.

Mais ce dynamisme populaire s’est heurté à l’absence d’outils juridiques et commerciaux. Huit ans sont nécessaires pour monter une ferme éolienne en France, il a fallu 10 ans à Béganne. En Allemagne, deux à trois ans suffisent.

L’initiative de Béganne a nécessité la création de plusieurs sociétés et d’une association, le montage de plus de cinquante clubs d’investisseurs, les « Cigales », et l’obtention de haute lutte d’une autorisation de l’Autorité des marchés financiers (AMF), peu habituée à ce type d’investissement.

Ces méandres administratifs reflètent l’absence d’outils adaptés, qui obligent à créer des « structures en cascade » pour un seul projet, quand l’Allemagne propose une solution unique, déplore Andreas Rüdinger de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

« En France, les dispositifs actuels ne suffisent pas. On a une multitude de statuts, qui ont chacun des petits avantages et souvent de grands inconvénients, chacun ayant une fonctionnalité », explique le chercheur, pour qui ces schémas compliqués effrayent d’autant plus les banques.

« Le grand avantage de la coopérative à l’allemande, c’est qu’elle est très modulable et permet de s’adapter à toutes les situations possibles », ajoute-t-il.

LIMITER LES RECOURS

Le fédéralisme de l’Allemagne, qui s’approfondit notamment dans l’énergie avec une « remunicipalisation », contraste avec la culture jacobine française dans l’émergence des énergies renouvelables décentralisées, relève-t-il.

Le développement des énergies renouvelables en France souffre du poids historique écrasant d’EDF dans la production d’électricité, alors qu’en Allemagne quatre grands énergéticiens se partageaient jusqu’ici le marché.

Les banques coopératives allemandes jouent également un grand rôle pour financer la dette des projets, qui représente environ 70% des investissements dans les parcs éoliens, souligne l’Iddri. Elles mobilisent des fonds et apportent leurs compétences juridiques et financières pour ficeler les projets.

« L’autre attrait, c’est de générer de l’acceptabilité diffuse pour la transition énergétique, de manière à ce que les gens se sentent acteurs et qu’ils soient capables d’accepter les contraintes », insiste Andreas Rüdinger.

Selon l’Iddri, les projets citoyens n’ont fait l’objet d’aucun recours en Allemagne, tout comme à Béganne, tandis que 60% des parcs éoliens sont attaqués en justice en France.

« La grande majorité de ces recours sont rejetés par les tribunaux mais leur principal impact c’est la perte de temps », explique Frédéric Lanoë, président du syndicat France Energie Éolienne, ajoutant qu’il est important que « ceux qui les voient soient dans l’actionnariat ».

ORNITHOLOGUES

Ce responsable d’EDPR France, acteur européen important dans les énergies renouvelables, souligne que les parcs citoyens pourront aider au développement de cette énergie, mais n’ont pas vocation à devenir systématiques, selon lui.

Interrogé sur la concurrence que représentent ces projets pour les développeurs éoliens, il insiste sur la technicité du dossier: « Il faut avoir une expertise pour savoir comment orienter les éoliennes, envoyer des ornithologues étudier les oiseaux sur place, il faut trouver un alliage intelligent. »

Une autre solution consiste à demander aux industriels d’ouvrir une partie du capital de leurs projets aux citoyens. Au Danemark, cette participation citoyenne est devenue obligatoire, entérinant une tradition née dans les années 1990.

Preuve de l’intérêt du gouvernement pour ces initiatives citoyennes, la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal, très attachée à l’implication des territoires dans la transition énergétique, a récemment demandé d’ouvrir une part des projets renouvelables aux habitants résidant à proximité.

« Pour nous, cela va dans le bon sens mais ça va trop vite, on va rendre ça obligatoire alors que c’est même pas techniquement faisable (à grande échelle) », dit Frédéric Lanoë.

(Edité par Yves Clarisse)

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