La Russie se tourne vers la Méditerranée

Professeur d’histoire-géographie
 

L’annonce du retrait des forces russes de Syrie s’inscrit dans un contexte de multiplication des interventions symboliques et diplomatiques du Kremlin. Au mois de janvier, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins aurait ainsi été repéré au large des côtes françaises. Une « démonstration de force » dans l’espace méditerranéen, selon François-Bernard Huyghe (IRIS).

Le 14 mars, Sergueï Lavrov (Сергей Лавров) n’a pas manqué d’assurer son homologue tunisien du soutien de la Russie alors même que la Tunisie, confrontée à la montée du mouvement islamique Ennahdha, est menacée par le chaos libyen et la montée du djihadisme dans son étranger proche africain, comme en Côte d’Ivoire (attentat du Grand Bassam). Parallèlement, le soutien de Vladimir Poutine au Maroc dans l’affaire du Sahara occidental, contre les prétentions algériennes, est un signal fort : la monarchie chérifienne peut se targuer d’une profondeur historique et d’un potentiel de stabilité inconnus de son voisin rentier, dépendant de ses hydrocarbures et soumis à de fortes contradictions internes.

Une nouvelle politique méditerranéenne de la Russie est donc en train de prendre corps, pouvant désormais s’appuyer sur l’exemple syrien (réalisme, respect apparent de la souveraineté) pour rassurer ses partenaires au Maghreb et au Machrek, bien au-delà d’une simple volonté de projection.

L’action russe semble obéir à la logique d’un triple containment. D’abord à l’égard du projet néo-ottoman de la Turquie explicité par le Premier ministre Ahmet Davutoğlu (Josseran, 2010), visant à reconstituer sa sphère d’influence de Sarajevo au Caire et du Maroc à l’Indonésie.

Ensuite à l’égard des pétromonarchies arabes et des mouvements islamiques locaux disposant d’une forte implantation. Une stratégie soulignant notre entrée dans la multipolarité réelle, donc conflictuelle, que porte la crainte d’une fragmentation croissante des sociétés.

En se tournant vers la Méditerranée, la Russie ne se contente sans doute pas de porter le regard hors de ses frontières. Ne pouvant aspirer à nulle hégémonie, ne disposant ni des leviers idéologiques ni de la base sociale pour tenter des changements de régime, le Kremlin peut cependant tenter de constituer un glacis dans l’espace méditerranéen. Par intérêt à court et long terme.

Puissance musulmane de fait (15 % de la population, au sein d’une véritable mosaïque d’ethnies), naturellement confrontée aux influences turques et déstabilisée dans ses périphéries par des mouvements djihadistes (Caucase, Asie centrale), la Fédération a tout intérêt à développer une politique alternative à l’égard du monde musulman. La politique « multipolaire » du Kremlin répond donc à un impératif structurel – sa propre identité, multiple, pouvant s’avérer plus fragile dans la longue durée qu’il est coutume de l’admettre. Alors que la politique intérieure et la géopolitique tendent désormais à s’imbriquer l’une dans l’autre, sinon à se confondre, en une fascinante mutation de nos conceptions.

Benjamin Wirtz
Professeur d’histoire-géographie

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