Editoriaux - Société - 18 novembre 2013

Après les 343 salauds, les 70 stars

Après les 343 salauds, les 70 stars. Encore bien malgré nous, voici que nous sommes à nouveau sur le devant de la scène. Ah non, pardon, il y a erreur dans l’énoncé : encore une fois, notre profession est sur le devant de la scène mais pas nous, parce que notre parole n’a pas d’importance aux yeux faiblards du gouvernement, à tel point que ce sont des célébrités qui se retrouvent à défendre notre cause.

Je reconnais avoir été un peu mal à l’aise avec le Manifeste des 343 salauds ; l’intention est louable, mais le texte est tellement « client centré » qu’il dessert en fin de compte plus qu’il n’arrange. Il se voulait provocateur – il l’est – , mais au niveau de l’utilité, je me pose encore des questions. Effectivement, on parle de la pénalisation des clients, mais entendre 343 personnes plutôt aisées financièrement s’offusquer sans faire aucune référence aux filles, ça sonne un peu faux. Car si, pour ces messieurs, le passage d’une telle loi signifierait une dose de frustration sexuelle et une belle amende, pour nous, ce n’est rien de moins que notre survie qui est en jeu.

Des clients traqués, ce sont des clients qui ont peur ; des clients qui ont peur, ce sont des clients qui se font plus rares ; des clients plus rares, ce sont des factures qui s’accumulent, des frigos qui ne se remplissent plus et des bailleurs qui tapent à votre porte pour récupérer leur mois.

Puis voilà qu’arrive le Manifeste de 70 Stars. De quoi redonner un peu le sourire, même si l’on peut en déduire qu’il y a eu moins de célébrités prêtes à signer pour notre liberté que pour leur propre liberté à fréquenter « leurs putes ». Oui, parce que, paraît-il, nous sommes les putes de 343 salauds.

Mais surtout, la publication de ces deux textes indique une importante schizophrénie dans la pensée gouvernementale : « Les femmes sont libres de faire ce qu’elles veulent. Mais pas ça. » Pourtant, nous le faisons, et n’avons pas l’intention d’en changer. Ce qui se déroule dans notre intimité ne regarde que nous, et nous attendons du gouvernement qu’il mette plus d’énergie à combattre les proxénètes et la traite humaine qu’à traquer les clients des indépendantes, car oui, nous sommes nombreuses à ne pas être sous la coupe d’un mac. Et si, comme ces grands défenseurs de la morale postmoderne le disent si bien, notre condition est la faute d’un « système prostitueur », alors qu’ils prennent leur courage à deux mains et s’attaquent au système au lieu de chercher à récupérer de l’argent sur notre dos tout en nous en faisant perdre. Oui, nous exerçons le plus vieux métier du monde, il y aura toujours des prostituées, il y aura toujours des clients ; et des moyens pour combattre le proxénétisme, il y en a aussi : il suffirait d’arrêter l’hypocrisie pour les mettre en œuvre, mais c’est toujours plus intéressant de chercher à récupérer les putes libres pour les faire entrer dans les quotas de main-d’œuvre exploitée et involontairement docile. Alors, messieurs les bien-pensants du gouvernement, foutez-nous la paix, et occupez-vous d’offrir des salaires et des conditions de vies décents aux millions de Français qui, chaque jour, encaissent dans le silence et votre indifférence, et qui, eux, aimeraient bien obtenir votre attention.

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