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Après la sécession de la Crimée… Venise ?

Docteur en science politique et essayiste
 

Alors que tous les projecteurs sont braqués sur la Crimée et les mouvements sécessionnistes russophones dans la partie orientale de l’Ukraine, il est utile de souligner que l’éclatement des pays qui rend tant de service à l’oligarchie planétaire poursuit son cours à Venise.

La Sérénissime fut pendant près de 1.000 ans un État pour disparaître en 1797 sur ordre de Bonaparte. Annexée à l’Italie en 1866, Venise tente le pari de retrouver son indépendance traditionnelle avec un référendum sur le Net, sans valeur légale (pour le moment), s’étalant du 16 au 21 mars. Les initiateurs de ce projet sécessionniste veulent créer la « République de Venise » en englobant les territoires de la Vénétie (Trévise, Vicence et Vérone). L’ensemble réunissant près de 3,8 millions d’habitants, les partisans indépendantistes affirment qu’environ 65 % des personnes sondées réclament la rupture des liens avec Rome. Il est vrai que de nombreux éléments jouent en faveur de cette émancipation.

Des pouvoirs de plus en plus importants donnés à l’Union européenne – en rappelant le rôle fondamental de l’Allemagne qui a su insuffler son modèle ethno-régionaliste – dépouillent les États de leurs fonctions régaliennes. Il s’ensuit un affaiblissement généralisé de l’autorité étatique alors que, dans le même temps, les régions bénéficient de pouvoirs accrus dans tous les domaines. Pour celles-ci, l’interlocuteur est Bruxelles et ses lobbies, le Parlement européen et la Banque centrale de Francfort. Exit, donc, les États. Des régions dont certaines, fortes d’un passé historique comme l’Écosse et la Catalogne et victimes des sirènes oligarchiques, organisent des référendums favorisant une émulation générale. « Pourquoi pas nous ? », se disent d’autres mouvements régionalistes. Ces mouvements de fond rappellent la grande fragilité des États européens.

Cette tendance générale, accentuée par la crise économique, conduit à une cassure entre régions riches et régions pauvres. L’égoïsme local prend le pas sur l’intérêt de la nation. Comme le rappelle Lodovico Pizzati, porte-parole du mouvement pour l’indépendance : « S’il y a une majorité de oui, nous avons des personnes éminentes en train de rédiger une déclaration d’indépendance et il y a des hommes d’affaires de la région qui nous disent qu’ils commenceront à payer des taxes locales au lieu de s’adresser à Rome. »

En Europe, tout concourt à une accélération du phénomène car un morcellement ethno-technocratique rend le Vieux Continent plus digeste au libéralisme sauvage et au marché transatlantique en préparation. Dans cette affaire, les relais ne manquent pas. Certains acteurs accentuent le phénomène, comme le parti « Alliance libre européenne » (ALE alliée aux Verts) regroupant une trentaine de partis régionalistes indépendantistes comme les Écossais (SNP), les Catalans (ERC), les Flamands (NVA) et les Bretons (l’UDB si proche des « bonnets rouges »). En effet, on peut relever dans la composition de ce parti la présence de « Liga Veneta Repubblica » (LVR) dont les ambitions rejoignent celles des autres partis appelant à une Europe ethnique et décomposée technocratiquement [PDF].

Peu importe le résultat définitif à Venise, une telle tendance est appelée tôt ou tard à se confirmer et à s’étendre. Tout y concourt. Ainsi, Luca Zaia, gouverneur de Vénétie depuis 2010, a bénéficié dans le passé du soutien sans relâche de la Ligue du Nord. Cette dernière, voulant détacher la partie nord de l’Italie du Mezzogiorno, poursuit l’idée de créer un État : la Padanie. Cet homme politique, défenseur des langues régionales et du fédéralisme fiscal, a été élu en 1998 et 2002 avec plus de 60 % des voix à la tête de la présidence de Trévise avec le concours actif de la Ligue du Nord. Gageons que cette politique sécessionniste a un bel avenir en Italie et partout en Europe.

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