Anne Coffinier : Réforme du collège : toujours moins de place pour les fondamentaux !

Mère de famille

Normalienne et énarque ; directrice générale de la Fondation pour l'école

Fondation pour l'école
 

Najat Vallaud-Belkacem a dévoilé il y a peu sa nouvelle réforme du collège… Quelle première réaction ?

Cette réforme va malheureusement dans le mauvais sens. Il y a bien quelques idées intéressantes mais vu comme elles sont enrobées, elles ne changeront rien en pratique. Par exemple, le fait que chaque collège pourrait définir 20 % de son emploi du temps : ce pourrait être une manière de responsabiliser les professeurs et de leur permettre d’adapter leurs enseignements aux besoins de leurs élèves. Mais on réalise que ces 20 % de « liberté » sont réservés aux « approches interdisciplinaires » : ils ne permettront pas de renforcer l’enseignement des matières fondamentales, ce qui est pourtant le plus urgent.

C’est donc une réforme qui conduit encore et toujours à réduire l’enseignement structuré et structurant, allant du simple au complexe, de manière explicite et systématique, au profit d’un enseignement décousu, sans exigence formelle et cohérence méthodologique, délivré au détour d’un thème ou d’un texte d’étude… On sait pourtant que la réduction constante des horaires alloués au français depuis 30 ans est la cause majeure de l’effondrement du niveau académique des écoles de France : c’est là-dessus qu’il faudrait insister, en réduisant le temps consacré aux matières « anecdotiques ».

Le niveau de français s’est effondré, mais cette réforme met l’accent sur l’apprentissage des langues étrangères…

Introduire une langue étrangère au CP et une seconde dès la 5e est complètement irresponsable. À l’heure où le délitement du français est si profond, il est absurde d’introduire l’apprentissage d’une langue étrangère l’année où l’enfant apprend justement à lire et à écrire ! Cela ne peut que créer des confusions dans l’association des phonèmes aux graphèmes. Par ailleurs, l’enseignement des langues obtenant des résultats notoirement médiocres en France, augmenter les heures ou les années n’y changera rien. C’est la méthode d’apprentissage qu’il faut modifier : se servir des logiciels d’apprentissage et des labos de langues, apprendre des textes par cœur et proposer une immersion régulière des élèves à l’étranger.

Cette réforme propose également l’introduction de l’informatique et du codage au sein des cours de… maths !

L’idée est bonne mais sous forme d’option confiée à des spécialistes, et sûrement pas au détriment du volume horaire consacré actuellement aux mathématiques. D’une manière générale, dès qu’on s’éloigne des matières fondamentales, il me semble que les enseignements doivent être optionnels, mais enseignés à haute dose et par des professionnels. La logique d’éveil ou de saupoudrage doit être abandonnée.

Cela pourrait également utilement combler le gouffre qui existe entre filières généralistes et professionnelles : il serait bon d’introduire ces matières (design industriel, arboriculture, ébénisterie) dans un cursus « normal », mais il faut que l’enseignement de cette option soit poussé. Cela aiderait les élèves à découvrir ce qui les intéresse et leur permettrait d’éviter l’orientation par défaut vers les filières techniques.

Même chose pour le latin et le grec introduits dans les cours de français, comme s’il y avait trop d’heures consacrées à l’apprentissage du français… D’abord, tout bon professeur de français le fait, au moins par l’étymologie et la mythologie. Mais le but réel du gouvernement est évidemment de supprimer, à terme, les cours distincts de latin ou de grec. C’est pourtant essentiel pour consolider sa compréhension de la grammaire et, plus largement, des finesses de la langue française.

Cette réforme incarne par excellence ce qu’est le nivellement par le bas. Une meilleure idée aurait pu être d’inciter à expérimenter l’apprentissage du latin comme une langue vivante. De nombreuses écoles le font à travers le monde avec succès.

Dès la 5e, des projets collectifs interdisciplinaires vont être proposés : encore une mesure qui risque de déstructurer l’enseignement et l’élève ?

Une catastrophe, puisque les élèves ont plus que jamais besoin d’un enseignement cadré. Mais c’est aussi une manière de neutraliser et mettre sous surveillance les bons professeurs. Ceux qui travaillent beaucoup, qui imposent des exigences élevées sont peu nombreux ; ils le font souvent dans l’indifférence, voire l’hostilité des autres professeurs et surtout de l’administration. Les forcer à coordonner leurs pratiques et cours avec d’autres professeurs permettra de les neutraliser, moyen idéal pour la rue de Grenelle d’anéantir toute résistance de l’intérieur, grâce à laquelle l’école publique tient encore pourtant…

De plus, huit thèmes sont imposés : pourquoi ne pas faire confiance aux professeurs tout à fait aptes à choisir ?

Parmi ces thèmes, le « développement durable », pour changer ! Il y a également « langues et cultures régionales et étrangères » : à quoi bon, alors que le rôle premier de l’école est l’enseignement de la culture française et occidentale, et particulièrement pour les enfants issues d’une culture étrangère !

Cette passion de l’Éducation nationale pour les approches thématiques libérées de tout ancrage chronologique ou disciplinaire a montré largement sa nocivité. On a voulu importer des démarches universitaires à l’école primaire et secondaire. Dans un monde qui regorge d’informations non hiérarchisées, les enfants n’ont pas besoin d’« ouverture sur le monde » mais d’apprendre à organiser et hiérarchiser cette surinformation. À vouloir brûler les étapes, on se retrouve finalement à devoir enseigner les bases du savoir et de la pensée à l’université !

Quelles conséquences ?

Plus on détruit le collège public, plus les « élites » en retireront leurs enfants pour les scolariser dans le privé ou à l’étranger : cette politique de destruction de l’enseignement secondaire provoque inévitablement une segmentation accrue de la société. Les élèves les moins favorisés sont justement ceux qui ont le plus besoin de fondamentaux et qui tirent le moins profit de ces enseignements disparates et anecdotiques. Par ailleurs, les professeurs n’en peuvent plus, de ces réformes à répétition qui entraînent confusion et démobilisation. Que l’Éducation nationale laisse donc les professeurs en paix et leur fasse enfin confiance ! Une réforme qui ne supprime pas le collège unique et qui ne renforce pas les horaires des matières fondamentales ne vaut pas qu’on se donne la peine de la mettre en œuvre !

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