Allez les petites !

 

Une télévision est un objet encombrant dont l’utilité est très controversée et la nocivité indiscutable. La retransmission de quelques matchs de rugby est sans doute une des rares bonnes raisons de la regarder, et pourtant, parmi les amateurs connaisseurs de rugby, il en est qui se désintéressent de plus en plus de cette scène. Ils n’y prennent plus vraiment de plaisir.

Il faut dire que le rugby a bien changé depuis l’époque où Béziers, qui soulevait neuf fois le bouclier de Brennus en douze ans, se montrait incapable de concrétiser sa domination en remportant le Challenge Yves-du-Manoir la semaine suivante : les activités festives prenaient le pas sur la récupération et la préparation. Depuis qu’il est devenu professionnel, les enjeux financiers sont venus polluer l’organisation du jeu. Pas d’hypocrisie cependant, le rugby a rémunéré ses joueurs bien avant de l’avouer.

Auparavant, petits et grands, maigres et gros, tous les morphotypes pouvaient participer au jeu et atteindre l’élite. Les seules conditions étaient le courage, l’abnégation et le travail et, bien sûr, un brin de chance et de réussite. Aujourd’hui, le rugby de l’élite se joue entre grands et costauds. Les petites statures sont devenues rares : des alibis. Les salles de musculation éradiquent la graisse jadis constituée à coup de cassoulet. Ce n’est ni très vivre ensemble ni très Charlie de virer les gros et les petits !

Les « clochers » ont quasiment disparu. Il n’était pas rare qu’un terroir grand comme un mouchoir et avec une population limitée puisse se hisser au plus haut niveau ou presque. La sélection par les budgets interdit dorénavant ces intrus.

À cause de ces enjeux financiers, les matchs de l’élite sont devenus rébarbatifs, pour ne pas employer un autre mot. Collectivement, les équipes sont plus affûtées, les joueurs sont physiquement et techniquement plus forts, mais il y manque la folie qui faisait parfois d’un match une épopée ou une tragédie. Et puis, peut-on s’enthousiasmer pour une équipe de mercenaires quand on a connu les clochers ?

Mercenaire : le mot est lâché. Les équipes de l’élite achètent sur étagère les joueurs qu’elles ne forment plus. Et dans ce rugby qui n’échappe pas à la mondialisation, j’imagine que l’on instrumentalise les joueurs et calcule sur leur tête des rentabilités et des retours sur investissement. Le corollaire de ce recours au mercenariat est que notre équipe nationale masculine se morfond, régresse et s’enfonce dans les abysses du classement rugbystique mondial.

Le soir du 17 août, je souhaitais m’évader de mes pensées maussades, oublier ma tristesse, et j’ai regardé sur Internet l’Irlande/France féminin à Dublin, dans le cadre de la Coupe du Monde. J’ai vu des joueuses qui montent au combat avec audace, ambition et ténacité dans une dynamique collective généreuse et rigoureuse. Les chocs n’étaient pas aussi violents, les courses aussi rapides que ceux de leurs homologues masculins, mais Dieu que le jeu était beau !

Je n’aimais pas spécialement Roger Couderc, mais « Allez les petites ! »

Mesdames, allez aussi loin que possible, merci, et faites encore rêver les vieux cons nostalgiques comme moi.

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