Audio - Editoriaux - Entretiens - International - 22 février 2019

Alexandre Goodarzy : « En Syrie, les islamistes ne respectent pas le cessez-le-feu, les civils sont visés »

Depuis la Syrie, Alexandre Goodarzy fait le point sur la situation où les attaques des islamistes continuent alors que, depuis un mois, un cessez-le-feu devait être en vigueur entre la coalition internationale et les terroristes.

On entend, depuis plusieurs semaines, que la guerre est gagnée en Syrie, que l’État islamique est vaincu et que les combats ont quasiment cessé. Vous qui êtes sur place, que se passe-t-il réellement ?

Les combats ne sont pas totalement terminés dans toute la Syrie. Il reste la poche d’Idleb, au nord-ouest de la Syrie, une région adossée à la Turquie. Et il reste aussi tous les territoires à l’est de l’Euphrate, occupés par les Kurdes avec leurs revendications indépendantistes.
Ici, à Mhardeh, dans la région d’Hama, au nord-ouest, on est vraiment sur la ligne de front. C’est une région où se trouvent beaucoup de villages chrétiens et alaouites. Depuis des années, ils sont la cible des attaques des terroristes islamistes qui livrent un combat acharné contre les civils.

Comment expliquer que ces combats continuent, alors même que des accords semblent avoir été trouvés et que, techniquement, il y a un cessez-le-feu en cours ?

Cela fait un peu plus d’un mois que le cessez-le-feu est en vigueur. Or, il n’est pas respecté par les terroristes. Les forces nationales le respectaient jusque-là et encaissent les coups sans riposter. Depuis une semaine, une réplique a eu lieu. Les habitants de Mhardeh se défendent. Cela fait au moins dix jours qu’ils sont sans arrêt bombardés.
La semaine dernière, nous avons été attaqués toute la journée et toute la nuit. Des bombes sont tombées autour de notre résidence.
Aujourd’hui, ce sont les rues passantes, les commerces, les habitations qui sont visés. Il y a quelque temps, c’était surtout des points militaires qui étaient attaqués et, de temps à autre, c’était les églises et le centre-ville. Aujourd’hui, les bombardements ont recommencé de façon abondante. Les gens vivent dans la peur.
J’ai eu l’occasion de visiter différentes personnes à d’autres endroits, on voit bien qu’elles sont effrayées. On se cache, on se réfugie, on se met à l’abri. Les rues sont désertes. Il n’y a plus la même animation que ce que l’on a pu connaître lorsqu’on se promenait dans ce village en période de trêve.

Qui sont ces terroristes ?

Il s’agit essentiellement d’Al-Nosra. En revanche, de ce côté-là de la ligne de front, je ne peux pas être catégorique, mais je crois que c’est Fath al-Sham. C’est une espèce de division de Al-Nosra. Ce sont des gens qui viennent d’Asie centrale. À un moment donné, Erdoğan leur avait fait de belles promesses. Ils sont très nombreux. On parle de 80.000 combattants. Je n’ai pas vérifié le chiffre, mais il y a vraiment beaucoup de monde dans cette poche d’Idleb.

La situation pourrait-elle s’améliorer ?

On ne sait pas combien de temps cela peut durer. Ce qu’on a compris de ce problème géopolitique, c’est que Erdoğan n’avait pas envie de lâcher la poche d’Idleb tant que la question kurde n’avait pas été résolue. Il gardait Idleb en otage, en attendant que les Américains lâchent les Kurdes et que ce problème soit réglé. Cela peut durer très longtemps. Ce problème ne se gère pas uniquement sur le terrain avec des militaires, mais plutôt avec de grandes discussions. Ces dernières prennent du temps.

Pendant que ces discussions se passent dans les bureaux, ce sont les habitants qui en paient les conséquences…

Oui, complètement. Ce que j’entends de la part des Syriens, c’est qu’il y a les Russes, les Iraniens, les Syriens et les Turcs qui discutent de comment ils vont se partager le gaz ou le pétrole. Tant qu’ils ne seront pas rassasiés et que chacun n’aura pas pris sa part, le problème peut s’éterniser. Le conflit est nourri à petit feu. Tant que les grosses puissances n’ont pas pris leur part du gâteau, les choses ne bougeront pas. C’est cela qui décourage les gens. Se dire que rien n’est entre leurs mains alors que, militairement, on pourrait dégager ces gens-là jusqu’en Turquie. Sauf qu’il y a une volonté de laisser les choses s’éterniser. Voilà les témoignages que l’on me donne.

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