Afrique : démocratie, paravent légal des dictatures ethniques

L’historien Bernard Lugan vient de publier « Les guerres d’Afrique : Des origines à nos jours », aux Éditions du Rocher. Il répond aux questions de Boulevard Voltaire.

Vous rappelez que, de 2000 à 2010, 70 % des décisions des Nations unies et 45 % des séances du Conseil de sécurité ont été consacrées à l’Afrique. Est-ce à dire que ce continent est condamné à la violence et à la guerre ?

Je me borne à un constat : après 1960, l’Afrique fut ravagée par de multiples conflits qui firent des millions de morts et des dizaines de millions de déplacés. Alors que, jusque-là, le cœur de la confrontation entre les deux blocs avait été l’Asie (Chine, guerre de Corée, guerre d’Indochine puis du Vietnam, etc.), l’Afrique devint à son tour une zone disputée, tant au Congo que dans la Corne ou dans le cône sud.

Je ne dis pas que le continent est condamné à la violence, ce qui ferait de moi un déterministe alors que je suis simplement un observateur, mais j’affirme en revanche que si les trois points suivants ne sont pas réglés, l’Afrique ne connaîtra jamais la paix :

1- En Afrique où l’autorité ne se partage pas, la transposition des institutions politiques occidentales s’est faite sans qu’auparavant il ait été réfléchi à la création de contre-pouvoirs, au mode de représentation et d’association au gouvernement des peuples minoritaires, condamnés par la mathématique électorale à être pour l’éternité écartés du pouvoir.
2- La démocratie majoritaire, pertinente dans des sociétés homogènes et individualistes, telles celles des États-nations d’Europe occidentale, l’est apparemment moins dans les sociétés africaines où les définitions sont communautaires et hétérogènes. Or, grâce à la démocratie majoritaire, des peuples démographiquement dominants échappent par définition à l’alternance politique, détournant ainsi la finalité démocratique théorique du principe majoritaire. La contradiction est donc totale car la démocratie sert de paravent légal à des dictatures ethniques profitant aux peuples dont les femmes ont été les plus fécondes, d’où des guerres.
3- L’idée de nation n’est pas la même en Europe et en Afrique puisque, dans un cas, l’ordre social repose sur des individus et dans l’autre sur des groupes. Or, le principe du « one man, one vote » (« un homme, une voix ») interdit la prise en compte de la seule réalité politique africaine qui est la communauté.

Pour tenter de limiter le nombre des conflits africains, il est donc nécessaire, non pas de noyer le continent sous des aides qui, en plus d’être inutiles, l’infantilisent, mais de trouver un moyen constitutionnel permettant de répondre à une question essentielle : comment éviter que les plus nombreux soient automatiquement détenteurs d’un pouvoir issu de l’addition des suffrages ? Tant qu’une réponse n’aura pas été donnée à cette interrogation, les États africains seront perçus comme des corps étrangers prédateurs par une large partie de leurs propres « citoyens », ce qui fait que les foyers potentiels de guerre continueront d’être innombrables.

Vous dites que ces conflits n’ont pas de causes économiques…

La plupart des conflits africains contemporains présentent en effet une double caractéristique :

1- Au départ internes à des États, ils éclatèrent pour des raisons politiques quasiment toujours à base ethnique. Ensuite, mais seulement ensuite, et toujours dans un second temps, des facteurs économiques (ou religieux) purent les amplifier, les entretenir ou les compliquer, mais il ne s’agissait là que d’effets secondaires ; une surinfection de la plaie en quelque sorte.
2- Les éléments déclencheurs de ces affrontements ne furent ni la misère, ni le surpeuplement, ni même la compétition pour les matières premières. Les deux premiers purent certes ponctuellement les favoriser, tandis que le troisième a pu permettre leur prolongement, mais ils n’en furent pas la cause. Quelques exemples :
– les guerres du Tchad éclatèrent dès les années 1960, donc quatre décennies avant la découverte et la mise en exploitation du pétrole.
– les guerres de Sierra Leone, du Liberia, de l’Ituri et du Kivu n’eurent pas pour origine le contrôle des diamants, du bois ou du coltan ; ce furent en effet des conflits ethniques qui prirent de l’ampleur pour ensuite – mais seulement ensuite – s’autofinancer avec les diamants, le bois et le coltan.

Revenant sur les guérillas qui ont débouché sur l’indépendance des pays africains, vous affirmez qu’aucune d’entre elles n’a jamais été en mesure de l’emporter sur le terrain.

La parenthèse coloniale fut effectivement refermée sans affrontements majeurs, sans ces combats de grande intensité qui ravagèrent l’Indochine. En Afrique, les guérillas nationalistes ne furent jamais en mesure de l’emporter sur le terrain, pas plus en Algérie où les maquis de l’intérieur n’existaient quasiment plus en 1961, qu’au Kenya où les Britanniques avaient éradiqué les Mau Mau, ou encore que dans le domaine portugais — à l’exception de la Guinée-Bissau — où, et j’y insiste longuement dans mon livre, l’armée de Lisbonne était maîtresse du terrain. En Rhodésie, l’efficace petite armée de Salisbury avait réussi à tenir tête à une masse d’ennemis coalisés, massivement aidés par l’URSS et la Chine avant d’être trahie par l’Afrique du Sud qui pensa acheter son salut en abandonnant les Blancs de Rhodésie. Partout, la décolonisation fut un choix politique métropolitain ; elle ne fut nulle part imposée sur le terrain. Les combats de grande intensité apparurent après les indépendances, dans le cadre de la guerre froide, et je les décrits dans mon livre : Angola, South African Border War, Corne de l’Afrique, Congo, etc.

Même en Algérie ?

Plus encore en Algérie, qui est l’exemple le plus parfait d’une guerre militairement gagnée mais politiquement perdue. L’armée française remporta une victoire totale qui fut obtenue en trois étapes, la « bataille d’Alger » (1957), la « bataille des frontières » (21 janvier- 28 mai 1958) et le plan Challe (1959-1961) ; je développe longuement ces points dans mon livre :

– Durant l’automne 1956, le FLN décida de mener la guerre à Alger même, depuis le cœur de l’ancienne citadelle turque, la casbah, d’où de sanglants attentats furent organisés dans la ville européenne. La police étant impuissante, le 7 janvier 1957, le gouvernement du socialiste Guy Mollet donna ordre à la division parachutiste commandée par le général Massu de démanteler les réseaux du FLN. Ce fut la « bataille d’Alger » qui se déroula de janvier à septembre 1957. La manière forte fut employée, et cela à la hauteur du défi que l’armée avait été chargée de relever par le pouvoir civil : 24.000 personnes furent arrêtées, des suspects furent torturés afin de leur faire révéler les lieux où étaient entreposées les bombes qui tuaient des civils. Résultat : les réseaux terroristes furent démantelés et les implantations du FLN urbain éliminées.

– La « bataille des frontières » fut gagnée à l’époque où le général Salan était commandant supérieur de la région Algérie (1er décembre 1956-12 décembre 1958). Grâce à deux lignes fortifiées, l’une le long de la frontière marocaine et l’autre le long de la frontière tunisienne, les maquis de l’intérieur se trouvèrent dans une situation critique faute de ravitaillement en munitions. L’état-major de l’ALN tenta alors une manœuvre consistant à attaquer la ligne tunisienne, la ligne Morice, sur toute sa longueur, en lançant à l’assaut des milliers de combattants afin de saturer les unités d’intervention et les contraindre à se disperser. Des opérations furent ainsi lancées dans le secteur de Souk Ahras où, en six jours, du 28 avril au 3 mai 1958, l’ALN perdit 620 hommes et les Français 33. Une ultime tentative de franchissement en force eut lieu en novembre-décembre 1959 quand 2.500 combattants se lancèrent à l’assaut du barrage ; 800 d’entre eux réussirent à le franchirent mais tous furent tués par les unités d’intervention qui les interceptèrent. À partir de ce moment, les maquis de l’intérieur ne reçurent plus de renforts et c’est alors que fut lancé le plan Challe qui les élimina.

– Le plan Challe, du nom du commandant en chef qui succéda au général Salan au mois de décembre 1958, fut mis en pratique de 1959 à 1961. Les zones qui étaient les bastions de l’ALN furent systématiquement ratissées, puis quadrillées. Les maquis de l’intérieur furent alors asphyxiés et contraints de se disperser pour ne pas être détruits. Obligés de sortir de la clandestinité pour se ravitailler, ils furent alors à la portée des commandos de chasse. Le plan Challe permit d’éliminer à la fois les unités militaires de l’ALN opérant à l’intérieur du territoire algérien et de détruire l’organisation politico-administrative du FLN. Son bilan fut de 26.000 combattants tués et de près de 11.000 prisonniers.

En 1961, la force militaire du FLN avait cessé d’exister à l’intérieur de l’Algérie. D’autant plus que plus de 200.000 Algériens combattaient volontairement dans les rangs de l’armée française (tirailleurs, spahis, harkis, moghaznis etc.,), ce qui constituait des effectifs au moins quatre fois supérieurs à ceux des maquisards de l’intérieur ou des membres de l’ALN stationnés en Tunisie ou au Maroc. Voilà la réalité ; tout le reste n’est que mensonge et propagande.

Pourquoi consacrez-vous des développements aussi importants au Sahel, tant à l’époque précoloniale qu’aujourd’hui ?

Parce que cette zone, qui court de l’Atlantique à la mer Rouge en couvrant plus de dix pays, est un véritable rift racial et ethnique en plus d’être une barrière géographique. Ce fut toujours une terre convoitée car elle fut à la fois le point de départ et le point d’arrivée, hier du commerce, aujourd’hui des trafics transsahariens. Il s’agit d’une zone de mise en relation entre l’Afrique « blanche » et l’Afrique des savanes.

Aujourd’hui, la conflictualité ancienne et résurgente tout à la fois est exacerbée par des frontières cloisonnant artificiellement l’espace et qui forcent à vivre ensemble des populations nordistes et sudistes qui se détestent, le tout étant aggravé par le suffrage universel fondé sur le principe du « un homme, une voix », qui débouche sur une ethno-mathématique donnant automatiquement le pouvoir aux plus nombreux, en l’occurrence les sudistes. Voilà la cause de la guerre du Mali, mais ce problème se retrouve dans tout le Sahel, notamment au Niger et au Tchad. Au Mali, le fondamentalisme islamiste s’est greffé sur une revendication politique nordiste de manière récente et tout à fait opportuniste. Or, comme le problème nord-sud n’a pas été réglé, les causes des guerres sahéliennes subsistent.

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