Editoriaux - Société - Table - 28 avril 2018

Cinquante ans plus tard, les Shadoks continuent-ils de pomper ?

Est-ce parce que « la France s’ennuie », comme l’écrit Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde du 15 mars 1968 ? Est-ce parce que la pensée du « flower power », s’enveloppant dans des volutes d’herbes planantes, commence à éclore dans le cerveau des jeunes générations d’alors ? Est-ce parce que l’on sent poindre la future crise de la société française incarnée par le PDG-père de Gaulle ? Toujours est-il que, le lundi 29 avril 1968 à 20 h 30, est diffusée à l’ORTF, sur la première des deux seules chaînes existantes, le premier épisode des Shadoks. Véritable OVNI télévisuel, ce dessin animé créé par Jacques Rouxel (1931-2004) ne dure que deux minutes. L’aventure va se poursuivre pendant 208 épisodes, avec une interruption pendant les événements de Mai 68, jusqu’à la disparition du programme en 1973, en pleine crise pétrolière. En somme, les Shadoks sont passés d’une crise à l’autre.

Qui sont les Shadoks ? Affublés d’un drôle de nom qui pourrait être la contraction du groupe de rock The Shadows et du capitaine Haddock, les Shadoks vivent sur la planète Shadok, planète qui a la particularité de changer constamment de forme et, par conséquent, de faire tomber des Shadoks. La planète voisine est la planète Gibi, une planète entièrement plate, constituée de Gibis. Selon que les Gibis se placent d’un côté ou de l’autre, la planète tombe et fait tomber des Gibis. Tant les Shadoks que les Gibis en ont assez de cette situation et n’ont qu’une idée en tête : rejoindre la Terre, où tout va bien. Gibis et Shadoks construisent chacun une fusée qui ne peut fonctionner que grâce à un combustible : le cosmogol 999. Pour extraire ce cosmogol, il faut le pomper. Donc, les Shadoks pompent…

Que racontent ces 208 épisodes ? À vrai dire, rien. Il n’y a rien à comprendre, dans ce dessin animé. Se confiant à Télérama, qui a commencé par détester les Shadoks avant de les encenser, Jacques Rouxel avoue lui-même : « C’est gratuit ! Aucune idéologie, aucune critique de la civilisation… ou de la création ! Chaque téléspectateur peut évidemment y trouver ou y mettre ce qu’il veut. […] Il y a tout de même, dans ces dessins, la critique de la bêtise et des imbéciles. » Reste que, peu de temps après la diffusion des premiers épisodes, l’ORTF reçoit des milliers de lettres. « 70 % [d’entre eux, ndlr] étaient violemment contre, croyant qu’on voulait les abêtir », témoigne Jacques Rouxel*.

Indéniablement, les Shadoks, dont les personnages passent leur temps à construire des machines aussi absurdes qu’improbables, ont marqué toute une génération. En témoignent quelques-uns de leurs aphorismes anarcho-philosophiques : « S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème » ; « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes » ; « Si la solution n’est pas adaptée à la situation, adaptez la situation à la solution », etc.

Cinquante ans plus tard, les Shadoks semblent incarner l’esprit de liberté et de créativité, un brin de folie, une pincée d’anarchie et d’audace propres aux Français. Ces personnages dessinés incarnent aussi une certaine vacuité de la pensée et l’esprit de Mai 68. Avec les conséquences que l’on connaît. Reste une question : les Shadoks, qui avaient inventé le mouvement perpétuel, continuent-ils de pomper ?

* Télérama n° 980 du dimanche 27 octobre 1968

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